Chapitre I : Un guitariste
A quelque temps de là,
d’un geste simple, pur et plein, il attaqua la fibre de la chaude Ruiz Lopez qui,
cambrée et tendue, ploya, rompit, se fendit, éployée, pour verser, prodigue
amoureuse, une pluie d’éclairs harmoniques au cœur de la nuit du silence, décor
dramatique, ruissellement de perles mélodiques, magiques, s’organisant en
calligraphies, tellement justes qu’on a pris un du public voulant se fondre en sa
larme.
Respire, ne pense pas, donne.
Oh, comme il ne voulait pas le garder là, sur l’estomac, tout ce qui lui était échu de …
de quoi au juste, de la vie, disons pour faire au plus pressé, tout ce qui lui restait
sourdement, la vie, mussée là, au coin des tripes et qu’il rendait, un peu
superstitieux.
La vie, donnée, qu’on n’a pas rendue, ça étouffe et puis ça tue ; alors, pour ça, vite et
bien, faut la repasser, avec les intérêts ou petit cadeau.
C’est comme les instants présents, celui qu’on garde, c’est celui qu’on n’a pas rendu,
ou qui nous attrape, le dernier, c’est fatal, c’est sur.
Passer, il faut passer, si l’on t’attrape plus de trois secondes avec la vie toute ronde et
chaude dans les mains, l’arbitre siffle, pénalité, remise en jeu, tout ça pour rien …
De la vie, des instants, des amoureuses, des amours, des aménités, des amis on en a
eu, on en a pris, on en a donné. Un peu.
Joue, soit le geste, disparaît, fond, soit le souffle, donne, viens.
Chasse tes instants comme le vent les nuages, fais ton cinéma.
Vibrato sur le mi, 5ème corde basse, 7ème case. L’annulaire masse et écrase sur la
touche d’ébène, la caisse plaquée sur le sternum, la plaie sanguinolente qu’un
compositeur, blessé, sadique, a laissé sur la partition.
Des générations infinies d’apprentis bouchers viennent y jeter leur sel pour y
troubler, entre chair et ébène, le rythme paisible des cœurs, entre acupuncture et trait
d’arbalète, comme un qui enterrerait juste parce que le glas, ça mérite bien un
enterrement.
L’art, ça justifie quoi ?
Rien, ça justifie rien, mais on n’est pas là pour se justifier, juste pour cracher toute
cette vie et y faire venir d’autres, les drôles qui sont venus là, à court de verbe, le
verbe court, chatouillé par les chaleurs d’une nymphe légère à l’âme.
Fondre, fondre le pouce, passe et claque la basse qui vient dans une incise chaude et
mate envelopper le chant des trois aiguës, les pleureuses.
Et le charme vient, le charme prend.
Il disparaît dans le geste qui se fond dans la plainte qui se perd dans les âmes qui
résonnent et correspondent, se répondent, infinies.
Alors, on peut commencer, peut-être, à dire quelque chose, qu’on voudrait rare et
belle, comme le sourire, c’est bête, de la première qui fondit sur nous pour nous
envelopper tous les sens, nous les confondre, et nous laisser vains, heureux et
désespérés, nostalgiques avant d’avoir vécu, nostalgiques parce que soudain une vie
s’était épuisée, dans un sourire, au coin d’un œil, bue au pli d’une jupe, d’un sexe,
d’une ride, d’un sillon.
Nostalgique, parce qu’un sourire valait décidément bien la peine d’y laisser une vie,
comme on laisse une fleur à une boutonnière.
Joue, essore la vie, sans espoir, sans retour que la grâce éventuelle du souverain.
Coupable, il l’est. C’est pour ça qu’il plaide. C’est pour qu’il a une chance de plaider
juste.
Le public, six cordes autour du cou, suspendu à la note, tire la langue.