Une parcelle de rue intérieure, de la pierre qui affleure sur trois niveaux, un dragon rouge suspendu comme un trophée dominant une déco vaguement lounge, c'est un peu çà, chez Richard, dans le vieux Marais. Sous le sous-sol, toute en voûtes, la cave se remplit crescendo de jeunes gens propres sur eux. Ça "mèche à l'anglaise" chez les gars, ça "turban hippie" pour les filles. Les conversations polies s'entrecoupent de petits rires courtois et même la 1664 est servie en canettes design. C'est le moment parfait pour un rockus ex machina. Il prend la forme de trois grands garçons aux sourires timides et d'une petite nana au regard malicieux : Mangrove entre en scène.
Derrière les volutes, l'affichette "par respect des artistes, veuillez ne pas fumer" disparaît tandis que la ligne basse-batterie s'empare de l'espace, puissante et souple comme un boa constrictor. Quelques deux cent jours auparavant, à l'occasion de la fête de la musique, le groupe avait déjà démontré la richesse et l'exigence de son travail. En ce soir de mars glacial, l'ouvrage apparaît approfondi, mieux maîtrisé et les nouvelles compositions élargissent encore un peu ce paysage musical si personnel. Il est 22h15 et l'amateurisme est au lit depuis longtemps. Sur scène, on ne peut pas dire que ce soit la transe, chacun s'attele, consciencieux, à l'élaboration d'un jeu de miroirs sonore où la guitare se confond avec les cymbales, la caisse claire triture la basse, laquelle virevolte entre les arpèges aériens du clavier. Tout ce bel équilibre met en lumière les mélodies vocales entraînantes et complémentaires de Daphné (tantôt déjantée tantôt douce) et Alex (grave de colère froide).
Dans l'exiguïté de la cave, les "turbans hippies" rejoignent les "mèches à l'anglaise" dans ce mouvement du cou avant-arrière qui fait la fierté de notre génération. Tout le monde fait oui de la tête, donc - semble-t-il - tout le monde approuve. Entre chaque morceau, on coince la bière design sous son bras et on applaudi avec élégance, on tente quelques "Ouais !" sincères. On se sent "Rock".
Le voyage ambitieux aura duré trois quarts d'heure à l'issue desquels nous aurons noté l'absence de leur titre phare : Meet me there. (
Télécharger le clip). La lassitude ? Si jeune ? Est-ce, diable, possible ? Et leur public dans tout çà ? On ne serait pas bien élevé que l'on se fendrait d'un "flûte" tonitruant. Mais on est bien élevé et notre esprit vaque déjà à d'autres réflexions. Entre autres : la tentation
mainstream, pour reprendre la présentation du groupe sur le site
myspace.com :
"
It's a refreshing alternative to the blinkered, nostalgic mainstream and indie rock scene." La tentation mainstream réside dans l'étrange contraste entre la vitalité brut, envoûtante, des morceaux en live et l'aspect édulcoré de leurs versions studio. Cette remarque (qui n'engage que son rédacteur) s'applique uniquement aux morceaux "rocks", les ballades et pop-songs gagnant en finesse et en relief au mixage. Alors, que se passe-t-il en studio ? La batterie, au son funky sur scène, devient sèche et décorative. De la basse ne subsistent que les plus hautes fréquences. La session rythmique perd sa force de frappe. On sort de l'extraordinaire, de l'original, du personnel, on regagne le
mainstream. Rien de grave. La qualité des compositions demeure. Mais Mangrove mérite-t-il de rejoindre ces milliers de groupes "Indés",
anti-mainstream, mais complètement
mainstream quand même ? Que nenni. Obtiendront-ils le large succès qui leur tend les bras en montrant leurs postérieurs à la foule et en multipliant les provocations à forte valeur ajoutée médiatique ? Cela ne semble pas être leur registre de prédilection.
Il manque encore quelque chose à Mangrove pour tutoyer Tom Yorke autour d'un thé vert : Un brin de folie sur scène, quelques 1664 (design ou pas) en plus, près de la table de mixage.